le thermomètre à mercure, par Nadia Henry, Marie-Claude Henry, et Catherine Roze

Monsieur Magnien a travaillé en Allemagne dans une usine de fabrication de verre. Il a appris, compris les différentes étapes de fabrication et, vers 1927, lorsqu’il est arrivé en France, exploitant ce savoir-faire, il a monté son entreprise de thermomètres à Ste Geneviève, rue de la libération.

D’autres artisans faisaient eux aussi des thermomètres, en circuit parallèle, d’une manière autonome.

L’entreprise s’est tout de suite bien implantée, employant des hommes et des femmes de la commune, à hauteur de 49 ouvriers (à sa fermeture en 1995) – afin de ne pas avoir à créer de Comité d’Entreprise‒.

Entrons dans cette entreprise, approchons-nous des machines et prêtons l’oreille au babillage des différents composants du thermomètre :

La chemise : « Je m’appelle Chemise, je suis un tube de verre venu d’Allemagne, d’une entreprise élaborant des verres spéciaux. D’abord soufflé à la bouche en début d’exploitation, puis peu à peu façonné à la chaîne par des méthodes industrielles, je sers d’ébauche au thermomètre. Au cours de mon façonnage, je rencontre bien d’autres composants.

Le prismatique et la tigette : ‒ Nous par exemple, les inséparables! Le Prismatique et la tigette placée au-dessus du réservoir pour former le rétrécissement indispensable évitant au mercure de redescendre, ce qui facilite la lecture. Nous sommes chargés de contenir la dilatation du mercure jusqu’à la graduation déterminée par un autre composant, l’opaline…

L’opaline : ‒ Oui, c’est moi ! Je complète… Je viens d’une plaque de 40cm par 10 et, à la demande, me voici réduite, au massicot, à un rectangle de 1cm de large sur 10cm de long ; je suis le futur support de la graduation. Avant d’être introduite dans Chemise, il faut « m’habiller » ! Mais laissons dilater le mercure.

Le mercure : ‒ Sans moi, pas de mesure !! Je mijote dans un chaudron fermé et là, pendant l’opération dite du « bouillage », je m’étire, je m’étire, je grimpe dans la colonne prismatique soudée aux chemises jusqu’à atteindre le réservoir définitif. Je quitte alors le chaudron mais… ce n’est pas fini ! La chemise, devenue thermomètre à ce stade, passe dans des bains d’eau à 42°C (déterminé par un thermomètre étalon) afin d’éliminer le trop-plein éventuel, « le dégorgeage » ; une ouvrière poussant mon supplément hors du prismatique avec un coton. Cette femme a longtemps respiré mes émanations, avant que le syndicat demande une combinaison et un masque de protection !

Le prismatique : ‒ On reparle de moi, le prismatique ! Le mercure est à sa place, on peut me fermer, au chalumeau.

L’opaline : ‒ Et les ouvrières travaillent sur moi, l’opaline pour la finition : étalonner à 36°C, puis à 40°C, calibrer, mesurer l’écart et tracer au tire-ligne la graduation de 35°C à 42°C. Par la suite, je suis collée à l’intérieur, sur l’arrière du prismatique, en respectant la lumière, pour une bonne lecture de face.

Le thermomètre : ‒ Ouf, je suis thermomètre! Je suis conforme et on peut procéder à ma fermeture par chalumeau (700°C). Je suis lavé et passé à la centrifugeuse pour que le mercure redescende. Je subis un dernier passage dans les mains d’une ouvrière qui marque mon verre à la graduation 38. Jusque dans les années 70-80, je suis envoyé pour contrôle aux Arts et Métiers qui procèdent à mon homologation. »

Tout ce récit est la synthèse d’une quarantaine d’années de fabrication, les différentes époques se chevauchant ; au début de fabrication artisanale (certaines ouvrières travaillant à domicile), jusqu’aux dernières années de production industrielle.

Cette entreprise a aussi été le siège de fabrication d’une multiplicité d’instruments de mesure de température : thermomètres médicaux, Ogino, vétérinaires, Aldes (thermomètres détecteurs), pour le bain, la stérilisation, les chaudières…

L’usine Magnien-Stherma a définitivement fermé ses portes en 1995.

 

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Ce texte a été écrit à la bibliothèque de Sainte-Geneviève dans le cadre de la résidence d’Ella Balaert à la Médiathèque départementale de l’Oise.

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3 réflexions sur “le thermomètre à mercure, par Nadia Henry, Marie-Claude Henry, et Catherine Roze

  1. Oui, oui, oui, je le déclare haut et fort:
    je suis favorable à la parole des objets.
    Prêtons la voix à ceux qui nous prêtent la vie!
    Car tous sont comme ces thermomètres
    que chacun regarde fiévreusement
    mais que personne n’écoute.
    Faites-les parler
    s’il vous
    plait

  2. Pingback: Une belle initiative de la Bibliothèque municipale de Sainte-Geneviève sur ces mois d’automne 2015: | Legenovefain.net

  3. Bravo. Une fois de plus les objets regardés à la loupe – ou au mercure – deviennent plus intéressants encore ! « Prismatique, tigette, opaline, chemise », tant de mots précis, précieux, tant de réalités, que l’on ne connaît pas forcément, afin de former un objet qui deviendra bientôt à son tour historique, l’est déjà, d’ailleurs, depuis la disparition de l’usine où il était fabriqué. Merci pour cette mémoire de l’objet, en perpétuelle construction.

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